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Grand prix du roman

Photo © Hermance Triay




Lauréat :

Stéphane Malandrin pour Je suis le fils de Beethoven (Seuil, 2020).

Jury :

Jean-Luc Outers (coordinateur), Jean Claude Bologne, François Emmanuel, Corinne Hoex, Caroline Lamarche.

Autres finalistes :

Catherine Barreau, La Confiture de morts (Weyrich); Juan d’Oultremont, Judas côté jardin (Onlit); Nathalie Skowronek, La carte des regrets (Grasset); Sandrine Willems, Consoler Schubert (Les Impressions nouvelles).

Extrait de l'argumentaire du jury :

On sait que Beethoven chérit jusqu’à sa mort une «immortelle bien-aimée» dont le nom ne fut jamais révélé. Aucun historien n’a pu l’identifier, mais le romancier sait qu’il s’agit d’une servante croisée au château de Martonvásár et qu’elle lui donna un fils, narrateur de ce roman. «C’est ainsi très historiquement et très véridiquement que cela arriva et ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs, des sagouins et des plats qui ne connaissent rien à Beethoven et à sa musique immortelle.» Italo Zadouroff n’aura de cesse de retrouver ce père de passage qu’il déteste et qu’il ne songe qu’à tuer.
Ce n’est pas si simple. «C’est en n’allant pas vers lui que je le trouverai. Méfions-nous des lignes droites», remarque-t-il, car «il y aura toujours une montagne entre lui et moi». Le roman est ce chemin qui contourne la montagne, qui lui apprend à retrouver son père non pas dans la réalité historique, mais «là où il est : dans ma mémoire.» Il lui faudra passer par sa propre histoire, qui remonte à un ancêtre mythique, soldat de Pierre le Grand, génial fabricant de prothèses et conversant familièrement avec le Christ. Il lui faudra croiser des personnages truculents, mais touchants, dans leurs étranges manies. Le hurleur de listes, qui égrène, sans avertir, des outils, des rois de Hongrie ou des plantes toxiques : «les listes jaillissaient de sa bouche comme l’urine sous la vache». Le valet, qui veut empêcher son maître d’écrire ses mémoires, puis qui s’immisce dans son récit et qui en devient peut-être le protagoniste principal. Le nouveau riche obsédé par le water-closet qu’il a fait installer pour cinq cents florins. Le pittoresque devient amer, si l’on se rappelle que c’est le prix de la cinquième symphonie…

On commence alors à lire plus attentivement ce roman brillant, érudit, à la langue colorée et à l’inventivité délirante. On sourit aux formules percutantes, outrées, mais si justes — «Thérèse plongeait ses mains dans le ventre du piano afin d’en délivrer l’adagio qui la faisait pleurer», «Une pince me retira la colonne vertébrale, happée par ce rêve musical»… On se laisse emporter par un souffle peu commun, dans des scènes majuscules qui sont autant de morceaux de bravoure — l’étreinte de Beethoven et de la servante, le concert de Fidelio, la visite de la maison des souvenirs, les fantômes des œuvres non composées convergeant vers Beethoven mort… On en sort groggy.

Tout cela n’est que l’écume. Il faut chercher, au-delà du récit picaresque, les parallélismes discrets, les motifs en creux. Le roman est bâti autour de l’absence : celle de Beethoven, mais aussi l’absence de génie créatif qui frappe son fils, pianiste prodige mais stérile; l’absence d’amour dont il souffre depuis sa naissance; l’absence de Dieu, peut-être. Après avoir remisé dans une pyramide les souvenirs accumulés dans sa mémoire absolue, il lui faut la traverser, comme on épuise le réel, pour entrer dans la pyramide des souvenirs qu’il n’a pas eus, et y rencontrer, comme le meilleur des mondes possibles, le faux souvenir seul objet de sa quête.

– Jean Claude Bologne