Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique
ContactPlan du siteLiens WebPhotographiesActualité

OrganisationCompositionFonds national de la littératurePrix littéraires
PublicationsLe BulletinE-Bibliothèque

 


PRIX
Liste des prix
Index par lauréat
Index par année

ACTUALITÉ
Lauréats de l'année

Prix littéraires


Grand prix de poésie




Lauréat :

Christian Hubin pour In-temps (L’étoile des limites, 2020) et pour l’ensemble de son œuvre.

Jury :

Yves Namur (coordinateur), Éric Brogniet, Véronique Bergen, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche.

Autres finalistes :

Guy Goffette, pour Pain perdu (Gallimard) et l’ensemble de son œuvre; Pierre-Yves Soucy, pour l’ensemble de son œuvre; Serge Núñez Tolin, pour l’ensemble de son œuvre et particulièrement ses publications de 2020, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue (Rougerie) et L’Exercice du silence (Le Cadran ligné); Jacques Vandensckrick, pour l’ensemble de son œuvre publiée aux éditions Cheyne.

Extrait de l'argumentaire du jury :

Christian Hubin (Marchin, 1941) entame une licence en Philosophie et Lettres à l'université de Liège en 1959. Il y participe à la création de la revue Carbonne. Puis commence une carrière de professeur qui le mènera à Namur et Dinant. Il rencontre de nombreux écrivains avec qui il entretient une correspondance : Armel Guerne, Achille Chavée, Jean Malrieu, Frédéric Jacques Temple, Jacques Izoard, Pierre Dhainaut, François Jacqmin, Julien Gracq, Lorand Gaspar, Claude Louis-Combet, Valère Novarina, Pierre-Albert Jourdan, Raoul Vaneigem, Francis Edeline... Son œuvre traverse depuis 50 ans les débats théoriques et esthétiques pour marquer d’une empreinte personnelle, radicale, la question du sens et de la nature du langage comme de l’être(1). La première partie de l’œuvre s’exprime dans la continuité d’une quête métaphorique(2). La seconde, à partir de Personne, par élagages, s’avance vers un démembrement de la syntaxe, où seuls surnagent des fragments, une trame de résonances… Ces deux versants de l’œuvre se répondent : des courts-circuits de la métaphore à un art de l’ellipse et du vide, il n’y a pas rupture, mais une tentative d’atteindre, par des voies différentes, le même point de fusion : Bataille, Nietzsche, Beckett… accompagnent spectralement Hubin, dit Bishop, comme si l’idéal poétique consistait «à mimer, se marier avec un presque silence originel, un innommé, une sorte de pureté que seul le strict minimum d’articulation permettrait de saisir, presque intuitivement (…). Une conscience au-delà des mots. Peut-être»(3).

Le poème hubinien se développe autour d’un sans lieu qui n’est peut-être, pour citer Fernand Verhesen évoquant son expérience de la traduction, «que le rien central dans le silence duquel tout se crée et autour duquel le poète répond à un appel. Cet inviolable espace intérieur, avec sa lisière de mots (…)»(4). Après l’in-situable, évoqué dans des livres précédents comme Neumes, le dernier titre en date, L’in-temps, poursuit cette méditation. Utilisant dans le titre un préfixe privatif (in) servant à former un antonyme de substantif (temps), le poète désigne une entité qui n’est ni quantifiable (le temps) ni son contraire (le non temps). Faisant éclater la forme au profit d’une question réitérée et sans réponse autre que cet ombilic indicible, déployant une méditation ouverte sur le sens même de l’écriture, Hubin fait dialoguer son expérience poétique personnelle avec celle de Gracq, Tellermann, Munier, Ancet ou Du Bouchet, Artaud, Juarroz, Novarina et Pierre-Albert Jourdan… «Aussi loin que possible de Mallarmé, / entre clystères d’azur et strabisme du Soi.» Mais «Aussi près que possible de Jankélévitch/méditant Fauré, les cathares d’Ariège». Et de la leçon de Rimbaud. Et des œuvres musicales « étreignant entre silences» : Dufay, Xénakis, Gesualdo. Le poète se tient toujours à un passage de ligne : le corps, la nature, l’esprit, le paysage, ne peuvent être envisagés séparément. On ne s’illusionne pas sur le concept ou sur l’identité, sécants : «A-t-on, au moins une fois, giflé son semblant d’être?» D’ailleurs, «Avoir en soi un sacré n’implique pas qu’on s’en croie le dépôt. Plutôt le contraire». Et «De la question même, qu’entendre?». «A celle du Graal, récurrente, autrement hantée, l’œuvre entière exclut qu’on réponde — doctrine(s), théories, idéologies : théologie qui s’installe ou « décodage » qui s’en va», dit-il, réfléchissant à l’œuvre de Gracq. Dès lors, «le poème : sa constante esquive ; son agonistique in vitro. Pressentant par détails. Par seul. Muet».

Avant d’être distingué par le présent Grand Prix de Poésie de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique 2020 pour l’ensemble de son œuvre, Christian Hubin avait, au cours de sa carrière, reçu plusieurs prix : le prix Antonin-Artaud pour La parole sans lieu en 1975; le Prix Louis-Guillaume du Poème en Prose pour Personne en 1986; le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique pour Hors en 1989; la bourse Poncetton de la Société des gens de lettres pour Parlant seul en 1994 et le Prix Louise-Labé pour Face du son en 2018...

– Éric Brogniet

(1) Voir : Eric Brogniet, Christian Hubin, le lieu et la formule, Avin (Hannut), Editions Luce Wilquin, 2003. Collection «l’œuvre en lumière».
(2) Citons e.a. «Le chant décapite la nuit» (1968), «Terre ultime» (1970), Alliages (1974), «La parole sans lieu», suivi de «Demeure consumée» (1975), «Regarder sans voir» (1978), «Afin que tout soit de retour» (1981), «A perte de vue» précédé de «L’enracinée» (1983) ou «La Fontaine Noire» (1983).
(3) Michael Bishop, Dystopie et poïein, agnose et reconnaissance : seize études sur la poésie française et francophone contemporaine, Amsterdam-New York, Rodopi, 2014.
(4) Fernand Verhesen, A la lisière des mots, Bruxelles, La Lettre volée, 2003, p. 10-11.