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Grand Prix de linguistique et de philologie 2020






Lauréat :

Claude Buridant pour Grammaire du français médiéval : XIe-XIVe siècles (Strasbourg, Éditions de Linguistique et de Philologie, 2019).

Jury :

Jean Klein (coordinateur), Anne Carlier, Daniel Droixhe, André Guyaux, Jacques Charles Lemaire.

Extrait de l'argumentaire du jury :

Après une vingtaine d’années de maturation depuis la Grammaire nouvelle de l’Ancien français, publiée en l’an 2000, Claude Buridant nous donne à découvrir son magnum opus, qui représente une somme magistrale d’environ un demi-siècle de recherche sur le français médiéval.

Écrire une grammaire de l’ancien français est un véritable défi, dans la mesure où il s’agit de décrire le système d’un état de langue qui se dérobe à la systématisation. D’une part, l’ancien français couvre une période de quatre siècles d’histoire, au cours de laquelle le parler de l’Île-de-France affirme très progressivement sa précellence dans le paysage dialectal fortement morcelé de la société féodale, et cet état de langue correspond donc en réalité à une variation diachronique et géographique. D’autre part, comme le fait remarquer Claude Buridant dans l’introduction à sa Grammaire,les textes mêmes qui nous servent de témoins de cet état de langue sont intrinsèquement «mouvants». La littérature étant largement orale et le fruit d’une mémoire collective, sa première mise par écrit, souvent non transmise à la postérité, sera suivie par d’autres, qui, à une époque où le respect par rapport à l’original est inexistant, représentent autant de réécritures, réorganisations, recompilations de la matière narrative voire des ajustements à de nouveaux goûts esthétiques, de sorte que les scribes successifs deviennent co-auteurs et conduisent à une superposition de plusieurs états de langue et plusieurs colorations régionales. S’y rajoutent enfin les choix de l’éditeur moderne, qui relègue telle leçon déviante dans l’appareil critique en rectifiant le texte, et peut ainsi occulter une part de la flexibilité dont disposait l’ancien français. C’est précisément ce caractère mouvant de cet état de langue, non contraint par une grammaire explicite, qui fait tout son intérêt : on y décèle comment le français restructure progressivement sa grammaire au cours de son histoire, comment il se façonne au contact des autres langues, et comment – en s’éloignant de son origine latine – il choisit une voie originale qui en fait une langue romane très atypique.

Claude Buridant réunit plusieurs qualités qui lui ont permis de relever le défi de réaliser sa Grammaire du français médiéval, un ouvrage hors du commun, désormais référence incontournable pour toute étude portant sur le français médiéval et l’histoire de la langue française. Une première qualité concerne son assise empirique. L’auteur a une connaissance philologique inégalée des textes médiévaux et une grande sensibilité aux spécificités de chaque genre et de chaque texte en particulier, lui permettant d’identifier telle tournure comme patoisante ou au contraire comme provenant d’un calque sur le latin, resté langue savante tout au long du moyen-âge. En vue de la réalisation de sa Grammaire, il a constitué un corpus vaste et équilibré, réunissant des textes de genres différents, littéraires et non littéraires, et appartenant à différentes aires régionales, en prenant en compte aussi la qualité des éditions et en explicitant ses choix méthodologiques. Il a, de plus, enrichi sa documentation, en mobilisant largement les bases textuelles électroniques, qui lui permettent de réaliser de vastes répertoires et des études détaillées de phénomènes peu fréquents voire rares, tel ce curieux emploi aujourd’hui disparu du numéral de l’unité ou de l’article un au pluriel comme unes joues ‘une paire de joues’ (Aucassin & Nicolette) ou l’emploi productif des infinitifs substantivés comme ung menger de lentilles ‘un plat de lentilles’ (J. d’Antioche). Sa Grammaire est ainsi un ouvrage de consultation fiable, qui permet de répondre avec précision aux diverses difficultés auxquelles peut se trouver confronté le lecteur de textes médiévaux. Une deuxième grande qualité qui émerge de cette œuvre est la vaste culture linguistique de son auteur. La Grammaire du français médiéval accordant une place à la graphie, la phonologie et morphophonologie, et étudiant en détail les différentes catégories morphosyntaxiques, la syntaxe et la sémantique grammaticale, il est évident que l’auteur ne saurait être un spécialiste de chacune des questions abordées. C’est pourquoi Claude Buridant entame chaque chapitre en citant les travaux pertinents, anciens et récents, qu’il mobilise à bon escient dans son analyse. Ce bagage scientifique couvre non seulement les étapes historiques du français, français moderne inclus, mais lui permet également d’impliquer la linguistique comparée, la typologie des langues et les théories du changement linguistique. Il résulte de cette maîtrise d’une perspective plus générale que la Grammaire du français médiéval,en plus d’apporter un éclairage nouveau sur des faits de l’ancien français qu’on pensait être déjà bien connus, dépasse l’objectif de fournir une description et analyse de l’ancien français et contribue à dégager les lignes de force majeures des changements ayant façonné l’identité de la langue française au cours de son histoire. Les mécanismes des changements linguistiques et leurs motivations se dégagent à partir de l’architecture bien réfléchie du vaste panorama dressé par l’auteur et se trouvent resitués dans une cohérence globale dans un chapitre final intitulé sobrement «Aperçu typologique». Enfin, on n’oubliera pas de mentionner la perspective pédagogique de la Grammaire du français médiéval, qui s’adresse non seulement à des philologues et linguistes, mais aussi à des étudiants de Licence ou de Master de Lettres et Sciences du Langage et aux étudiants préparant les Concours de recrutement d’enseignants en Lettres ou en Grammaire, ainsi qu’à un public érudit intéressé par l’histoire de la langue française. La traduction systématique en français moderne des exemples médiévaux, un lexique définissant les termes grammaticaux utilisés ainsi qu’un index recensant les items grammaticaux en ancien français et les termes grammaticaux pour les dénommer facilitent la consultation de cette Grammaire pour tous les publics concernés.

– Anne Carlier