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Grand prix des arts du spectacle 2025
Lauréat
Jean-Marie Piemme, Cabots mordus (Edern, 2025).

Autres finalistes
- Stanislas Cotton, Tirésias jette l’éponge (Edern, 2025).
- Christine Delmotte, Je voudraiscomme mourir par curiosité (Les Oiseaux de nuit, 2025).
- Adrien d’Hose, Collet (Lansman, 2025).
- Valériane De Maerteleire, La Reine rouge (Lansman, 2025).
Extrait de l’argumentaire du jury
Figure majeure de notre écriture théâtrale, Jean-Marie Piemme est l’auteur de plus de cinquante pièces, créées pendant quatre décennies autant en France qu’en Belgique, de même qu’en Suisse et d’autres pays. La publication de Cabots mordus, récemment montée par Philippe Sireuil, fidèle partenaire de création qui a mis en scène une bonne dizaine de ses textes, est une belle occasion pour lui décerner le Grand Prix des arts du spectacle 2025, à la fois pour cette pièce et pour l’ensemble de son œuvre théâtrale. Et ce, d’autant plus qu’à travers l’évocation à la fois tendre et satirique des démêlés de deux frères l’un et l’autre acteurs, Cabots mordus est une forme d’hommage au théâtre et aussi, comme le dit Sireuil, « à un théâtre qui disparaît », au sortir de ces quelques décennies que Jean-Pierre Vincent, le grand metteur en scène français, nommait « une parenthèse enchantée ».
Louis et Vincent vivent ensemble et leur susceptibilité, leurs différends permanents et les brusques querelles qui s’en suivent, leur côté volontiers cabotin, les font souvent ressembler à plus d’un duo burlesque ou tragicomique resté célèbre, et ce, d’autant plus que Piemme prend plaisir à grossir le trait. Ce qui ne les empêche nullement, au-delà de toutes les critiques qu’ils s’adressent, d’être « cul et chemise », pour reprendre l’expression familière qui est aussi le titre d’une autre version de la pièce créée à Montpellier il y a quelques années, l’auteur étant toujours enclin à remettre un ouvrage sur le métier.
Car si Louis est porté sur l’interprétation des grands textes et Vincent adepte de formes plus expérimentales, l’un et l’autre cultivent la passion d’un théâtre sans concession, dont la place dans le monde tel qu’il devient se fait de plus en plus problématique. D’où leur posture de fauves blessés un peu pathétiques, de même que les flèches qu’ils décochent tous azimuts, que ce soit sur un public qui ne cherche qu’un divertissement des plus plats, sur des politiques incompétents en matière culturelle, sur des directeurs d’institution et metteurs en scène sans considération pour les acteurs ou sur ces acteurs devenus forcément rivaux pour les moindres places qui restent. À moins que Louis et Vincent ne deviennent eux-mêmes leur propre cible, quand ils se retrouvent en proie à l’autodérision.
Que ce soit à ces deux personnages aussi attachants qu’insupportables, et de surcroît grands enfants non sevrés de l’emprise d’une mère bien présente malgré sa disparition, que Jean-Marie Piemme fasse porter le drapeau d’une pratique artistique qui se refuse à renoncer à ses idéaux, est bien dans sa manière de saisir une matière dans ses contradictions. Tout comme il est remarquable que, pour prendre cette matière à bras le corps, il se serve de la fiction théâtrale elle-même et de l’ampleur qu’y prennent les mots, sitôt que le spectacle se déploie. Sur la difficile subsistance aujourd’hui d’un théâtre qui entend offrir autre chose qu’un simple délassement ou une soumission à des codes culturels dégradés, Cabots mordus en montre ainsi sans doute bien davantage que ne le ferait une étude approfondie.
Rapport du jury : Paul Emond |