Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique
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Assia Djebar

Assia Djebar / Photo ©  ARLLFB Membre étranger littéraire du 9 octobre 1999 au 6 février 2015.
Prédécesseur : Julien Green
Successeur : Philippe Claudel
Fauteuil 40

BIOGRAPHIE

Elle aura toujours eu la créativité des pionnières, elle dont le pseudonyme, Assia Djebar, prend les accents du serment, faisant entendre consolation (assia) et intransigeance (djebar), Assia Djebar auteur de Femmes d’Alger dans leur appartement (Des Femmes, 1980; Albin Michel, 2002) et de L’amour, la fantasia (Lattès, 1985; Albin Michel, 1995) que l’Histoire de l’Algérie n’aura cessé de placer sur les lignes de fracture et sur les seuils, tragiques mais aussi porteurs de l’espoir que les femmes musulmanes un jour puissent «respirer à l’air libre».

Écrire : mais dans quelle langue? Fatma Zohra Imalhayène, née le 30 juin 1935 à Mihoub, village dépendant de Tablat (willaya de Medea), scolarisée à l’école primaire de Mouzaïaville (willaya de Blida) où son père Tahar Imalhayène est «instituteur indigène de la France», Fatma Zohra est berbérophone par ses grands-parents maternels, arabophone par son père et sa mère Baya dont elle hérite la poésie andalouse, et instruite dans la langue française obligatoire. Consciente que la langue de la domination coloniale est aussi pour elle langue d’émancipation, Assia Djebar s’attachera à élaborer une «francographie» habitée de voix dialectales, idiome de l’exil (Ces voix qui m’assiègent, Albin Michel, 1999).

Elle est la première adolescente musulmane à étudier en section classique au Collège de Blida, à entrer à l’École normale supérieure en juin 1955, tout comme elle sera au premier Festival du film de femmes en France, à Sceaux, en 1980 et, déjà à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique depuis le 9 octobre 1999, la première Algérienne élue à l’Académie française le 16 juin 2005.

Rien n’est simple pour Assia Djebar, déchirée entre deux cultures. Inscrite en Histoire à l’ENS, elle est exclue pour grève des examens en solidarité avec les étudiants algériens, réintégrée en 1959 sur l’intervention du Général de Gaulle «en raison de son talent littéraire». Elle a publié La Soif qui est un succès (Julliard, 1957; Barzakh, 1997), puis Les Impatients (Julliard, 1958). Mais, ayant épousé Ahmed Ould-Rouis engagé au FLN, elle part pour Tunis où elle enquête dans les camps de réfugiés algériens pour le journal El Moudjahid, travaille avec Frantz Fanon, puis s’installe au Maroc. À l’Indépendance, elle rentre à Alger et, tout en publiant deux romans à Paris, Les Enfants du nouveau monde (Julliard, 1962) et Les Alouettes naïves (Julliard, 1967), enseigne l’Histoire contemporaine à l’université. La politique d’arabisation la met bientôt sur la touche. De retour à Paris, elle reçoit la nationalité française (20 février 1967), écrit mais ne publie plus, culpabilisée de n’avoir que la langue du colon d’hier pour dire l’avenir de l’«Algérie heureuse». Repartie à l’Université d’Alger en 1974-1975, elle réalise avec M’Hamed Boukhobza des enquêtes sociologiques, matière de son premier film La Nouba des femmes du mont Chenoua. Le film suscite à Alger un violent rejet alors qu’il reçoit le prix de la critique internationale à la Biennale de Venise en 1979.

Dès lors, Assia Djebar — divorcée, remariée avec le poète Malek Alloula, installée à Paris avec sa fille Jalila —, franchit le pas vers l’écriture autobiographique, racontant les blessures de l’Histoire, de la langue et de l’être-femme. Elle affirme la puissance de la sororité (Ombre sultane, Lattès, 1987), l’existence d’une culture au féminin (Vaste est la prison, Albin Michel, 1994), plaide pour l’égalité femme-homme dans l’Islam en réinterprétant le Coran (Loin de Medine, Albin Michel, 1991), s’insurge contre la polygamie, contre la déshérence qui dépouille les filles de leur héritage (Nulle part dans la maison de mon père, Fayard, 2007), dénonce l’horreur des assassinats islamistes (Le Blanc de l’Algérie, Albin Michel, 1996). À la recherche d’une mémoire algérienne douloureuse (La Femme sans sépulture, Albin Michel, 2002), Assia Djebar invite seulement à l’écoute des langues opprimées par le colonialisme puis la décolonisation (Oran langue morte, Actes Sud, 1997; La Disparition de la langue française, Albin Michel, 2003), mais aussi à cueillir la chance «des Algéries» dans une pluralité apaisée.

Djebar ne s’est jamais prise pour un porte-parole. Avec humilité, elle se présente «scripteuse» des récits des femmes analphabètes. Importe la composition, musicale, architecturale qui dote chaque livre d’une forme singulière : conte, arabesque, thrène, déploration. Elle écrit et crée à Rome un opéra, Filles d’Ismaël dans le vent et la tempête (en italien traduit par Maria Nadotti, Giunti, 2000).

L’écriture va de pair avec l’enseignement de la littérature et les actions collectives : auprès du Centre culturel algérien à Paris (1985-1994), du Conseil d’administration du Fonds d’action sociale (1983-1989), au Parlement international des écrivains (1994), à la direction du Centre francophone, Université de Louisiane (1995-2001), puis élue Silver Chair Professor à la New York University. Son œuvre est saluée par de nombreux prix dont le International Literary Neustadt Prize (1996) et le Friedenspreis (2000). Elle figurait parmi les «nobélisables».

Sa brutale disparition laisse deux chantiers : le «Quatuor algérien» dont elle préparait, après L’Amour, la fantasia, Ombre sultane, et Vaste est la prison, le quatrième opus, Les Larmes d’Augustin; et un film sur le cinéaste Shâdi Abd-es-Salâm à partir du texte de Mireille Calle-Gruber, Tombeau d’Akhnaton (La Différence, 2006; avec lettre d’Assia Djebar, HDiffusion, 2018), qu’elle projetait de tourner en Égypte.

Ce qui est impensable, Assia Djebar l’appelle; ce qui est improbable, elle le caresse; ce qui ne parle pas, elle le fait parler. Avec charisme, elle met la force fragile des mots au service des autres, sachant qu’on ne se sauve jamais seule, mais avec. En donnant la main d’écriture : «Le mot seul, une fois écrit, nous arme d’une attention grave. (...) Sur l’aire de la dépossession je voudrais pouvoir chanter.»

– Mireille Calle-Gruber



BIBLIOGRAPHIE

La Soif, roman, Paris, Julliard, 1957.

Les Impatients, roman, Paris, Julliard, 1958.

Les Enfants du nouveau monde, roman Paris, Julliard, 1962.

Les Alouettes naïves, roman, Paris, Julliard, 1967.

Femmes d'Alger dans leur appartement, nouvelles, Paris, Des Femmes, 1980 (éd. augmentée, Albin Michel, 2002).

L'Amour, la fantasia, roman, Paris, J.C. Lattès, 1985 (rééd. Albin Michel, 1995).

Ombre sultane, roman, Paris, J.C. Lattès, 1987.

Loin de Médine, roman, Paris, Albin Michel, 1991.

Chronique d'un été algérien, préface à un essai photographique, Paris, Plume, 1993.

Vaste est la prison, roman, Paris, Albin Michel, 1994.

Le blanc de l'Algérie, récit, Paris, Albin Michel, 1996.

Oran, langue morte, nouvelles, Arles, Actes Sud, 1997.

Les Nuits de Strasbourg, roman, Arles, Actes Sud, 1997.

Ces voix qui m'assiègent : En marge de ma francophonie, essai, Paris-Montréal, Albin Michel-Les presses de l'université de Montréal, 1999.

La beauté Joseph, récit, Arles, Actes Sud, 1999.

Figlie di Ismaele nel Vento e nella Tempesta, dramma musicale, Giunti ed. Firenze (inédit en français), 2000.

Aïcha et les filles d'Ismaël, drame musical en 3 actes (inédit), 2000.

La Femme sans sépulture, roman, Paris, Albin Michel, 2002.

in Michel, 2002.

La Disparition de la langue française, roman, Paris, Albin Michel, 2003.

L'Ombre sultane, roman, Paris, Albin Michel, 2006.



BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE

Jean Déjeux, Assia Djebar. Romancière algérienne, cinéaste arabe, Sherbrooke, Sherbrooke Univ. Press, 1980.

Mildred Mortimer, Assia Djebar, Philadelphia, CELFAN, 1988.

Beïda Cheiki, Les romans d'Assia Djebar, Algiers, SNED, 1990.

World Literature Today Autumn, 1996 issue devoted to Assia Djebar, 1996.

Sada Niang (dir.), Littérature et cinéma en Afrique francophone : Ousmane Sembene et Assia Djebar, Paris, L'Harmattan, 1997.

Jeanne-Marie Clerc, Assia Djebar : Écrire, Transgresser, Résister, Paris, L'Harmattan, 1997.

Renate Siebert, Assia Djebar, andare ancora al cuora delle ferité, Milan, La Tartaruga, 1997.

Vera Lucia Soares, Escritura dos silencios Assia Djebar, Brasil, EDUFF, 1998.

Mireille Calle-Gruber, Assia Djebar, ou la resistance de l'ecriture. Regards d'un ecrivain d'Algérie, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001.

Laura Restuccia, Parole dal silenzio : Assia Djebar, la voce dell'Algeria fra memoria e storia, Palermo, Palumbo., 2004

Anna Rocca, Assia Djebar. Le corps invisible, voir sans être vue, Paris, L'Harmattan, 2005.

Mireille Calle-Gruber (dir.), Assia Djebar, Nomade entre les murs, pour une poétique transfrontalière, Paris-Bruxelles, Maisonneuve & Larose - l'Académie Royale de Belgique, 2005.

Priscilla Ringrose, Assia Djebar. In Dialogue with Feminisms, Amsterdam-New York, Rodopi Publishing, 2006.

Jane Hiddleston, Assia Djebar: Out of Algeria, Liverpool, Liverpool Univ Press, 2006.