Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique
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Yves Berger

Yves Berger Membre étranger littéraire du 10 avril 2004 au 16 novembre 2004.
Prédécesseur : Robert Mallet
Successeur : Gérard de Cortanze
Fauteuil 32
BIOGRAPHIE

Yves Berger est né le 14 janvier 1931 à Avignon. Grande figure, il l’était de toutes les manières. De haute taille, de large carrure, de forte voix, et d’immenses appétits.

Dans le monde de la littérature, et très précisément dans son quartier général parisien, Yves Berger, mort d’un cancer qui l’emporta en quelques mois, était «incontournable», pour employer un mot qu’il n’aurait pas aimé, lui l’amoureux de la langue française. Aux éditions Grasset, où il fut directeur littéraire durant un tiers de siècle, il détectait les manuscrits, les défendait bec et ongles, savait comme personne s’ingénier à les faire primer.

Mais cette façade de grand manœuvrier d’automne avait le tort d’occulter sa part la plus riche : sa puissante personnalité d’écrivain.

Cet Avignonnais fils de camionneur — très marqué par la mort de sa mère survenue alors qu’il n’avait que 13 ans —, qui avait fait des études de lettres et enseigné quelques années, était, de son propre aveu, un fou d’Amérique. Les troupes yankees débarquées à la Libération, qu’il avait admirées dans sa préadolescence, y étaient pour quelque chose, bien sûr, mais cette passion juvénile s’était renforcée dans l’âge adulte, au fil de fréquents voyages en Amérique du Nord, où il s’était surtout épris des Indiens, auxquels il avait fini par s’identifier de plus en plus. Dès qu’il écrivait «pour lui», ce grand initié aux arcanes du sixième arrondissement dépliait l’horizon et respirait amplement sous les ciels infinis des déserts hérissés de mégalithes et de cactus géants

La manière dont la littérature est venue à Yves Berger mérite qu’on s’y arrête. Voici ce qu’il déclarait en 1987, lors de la publication de son roman Les Matins du Nouveau Monde : «Cette fascination remonte à l’enfance. Quand mon père est parti pour Toulon (…), il m’a fait promettre de ne jamais “sortir” après l’école. Je restais enfermé pendant des heures et je lisais. Il m’est alors venu l’idée de fabriquer mon propre dictionnaire : lorsque je butais sur un terme inconnu, je l’inscrivais sur un cahier pour le retenir et je me le récitais le lendemain. L’amour des mots est venu de cette longue discipline (…).»

Après un essai sur Boris Pasternak, publié en 1959, et disparu depuis de sa bibliographie, Yves Berger publia à 31 ans, en 1962, un premier roman, intitulé Le Sud, et qui lui valut le prix Femina. Si l’on excepte quelques rares articles élogieux, la critique ne ménagea pas le primo-romancier, demandant s’il fallait «prendre Le Sud et monsieur Berger au sérieux?», fustigeant cette «vulgarisation de pacotille, à égale distance de l’avant-garde et du poncif , voire exigeant que l’on « proscrive rigoureusement ce livre pornographique». Mais au fond, de quoi parlait ce roman sulfureux? D’un père qui élevait son fils et sa fille dans le culte des Indiens et de l’Amérique des années 1840, d’une obsession à vouloir arrêter le temps, d’une illusion régressive, d’une fascination morbide, d’une fidélité à un imaginaire qui prend le pas sur la réalité. Ici se dégage une idée majeure de sa vaste littérature : le romancier a le droit de tout inventer et le vrai romancier est toujours un historien.
Contrecoup de ce lynchage organisé ou dévouement intense à l’écriture des autres, toujours est-il que cette première tentative romanesque fut suivie d’un long silence. Yves Berger ne le rompit qu’en 1987 avec Les Matins du Nouveau Monde (Grasset), qui signifia alors le grand démarrage de sa verve créatrice. Entre 1990 et 2000, il donna cinq romans qui composent une fascinante célébration de ces contrées qui le transportaient et stimulaient son style luxuriant, ses grandes orgues lyriques : La Pierre et le Saguaro (Grasset, 1990), prix de la Langue française, L’Attrapeur d’ombres (Grasset, 1992), Immobile dans le courant du fleuve (Grasset, 1994), qui obtint le prix Médicis, Santa-Fé (Grasset, 1997) et Le Monde après la pluie (Grasset, 1998). Autant de poèmes romanesques qui, dans les lettres françaises, ne trouvent leur préfiguration qu’en Chateaubriand, qui usa lui aussi des mots de son patrimoine pour dire et chanter les fabuleux paysages d’outre-Atlantique.

Car Yves Berger, tout américolâtre qu’il fût — il effectua «En Amérique» plus de 120 voyages —, adorait la langue française, qu’il cultivait avec fougue, qu’il entendait protéger, annonçant à qui voulait l’entendre : «J’aimerais qu’on défile pour la défense de la langue française.» C’est pourquoi il siégea, dès 1994, au Conseil supérieur de la langue française, et fut quelque temps président de l’Observatoire national de la langue française, fonction qu’il occupa avec une autorité voluptueuse : nul ne savait faire vibrer le subjonctif imparfait comme lui. Ses talents d’écrivain, doublés de son inlassable engagement pour la francophonie, lui avaient valu, au printemps 1994, d’être élu membre de notre Académie. La maladie l’empêcha de siéger à Bruxelles, ce dont il se faisait une grande joie, et d’être reçu officiellement.

Yves Berger était un homme d’enthousiasmes et de fidélités. Faut-il ici rappeler son engagement dans la politique, au sens noble du terme : en cherchant à savoir quelle pouvait être la place de l’homme dans la cité. Ainsi s’engagea-t-il auprès du mouvement gaulliste, signa-t-il le Manifeste des 121, ne cessant de rappeler qu’à l’arrivée des Européens il y avait neuf à douze millions d’Indiens en Amérique du Nord et qu’il n’en restait que deux cent cinquante mille en 1890. Oui, c’était sa manière à lui, généreuse, de s’investir dans la chose politique.

Après de nombreux livres sur les tribus indiennes et leurs chefs légendaires, il avait publié, en 2003, un Dictionnaire amoureux de l’Amérique (Plon, 2003) qui lui avait fait remporter le Renaudot de l’essai. Il y faisait le bilan passionné de ses prédilections. Savait-il qu’en le composant, il écrivait son testament?

Yves Berger avait été élevé au rang de Commandeur de l’ordre des Arts et Lettres. Il est décédé le 16 novembre 2004 à Paris.

– Gérard de Cortanze



BIBLIOGRAPHIE

Le Sud, roman, Paris, Grasset, 1962, Prix Femina.

Que peut la littérature?, essai, Paris, 10/18, 1965.

Boris Pasternak, essai, Paris, Sehers, 1967.

Le Fou d'Amérique, roman, Paris, Grasset, 1976.

Les Matins du Nouveau Monde, roman, Paris, Grasset, 1987..

La Pierre et la saguaro, roman, Paris, Grasset, 1990, Prix de la Langue française.

L'Attrapeur d'ombres, roman, Paris, Grasset, 1992.

Immobile dans le courant du fleuve, roman, Paris, Grasset, 1994, Prix Médicis.

Santa Fé, roman, Paris, Grasset, 1997.

Le Monde après la pluie, roman, Paris, Grasset, 1998.

Dictionnaire amoureux de l'Amérique, essai, Paris, Plon, 2003, Prix Renaudot de l'essai.