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Le prince de Ligne
de Sophie Deroisin

Sophie Deroisin : Le prince de Ligne

Genre : Essai
Éditeur : En coédition avec Le Cri
Collection : Histoire littéraire
Format : 15,5 x 24 cm
Nombre de pages : 224 p.
Date de publication : 2006
ISBN : 2-87106-412-1
Prix : 21,00 €
Préface de Simon Leys

À propos du livre (extrait de la préface de Simon Leys)

Casanova qui connaissait bien son illustre ami lui fit une observation perspicace : «Votre esprit est d'une espèce qui donne de l'élan à celui d'un autre.» Or c'est bien cet élan-là qui anime les pages qu'on va lire; Sophie Deroisin était une «âme sensible» au sens stendhalien du mot : elle avait autant de cœur que d'esprit, elle aimait admirer et souffrait joyeusement d'enthousiasme chronique. «L'enthousiasme est le plus beau des défauts, disait notre Prince, il vaut mieux avoir tort ainsi qu'avoir raison autrement.» Mais ici, l'enthousiasme n'a certes pas égaré Sophie Deroisin – tout au plus lui a-t-il peut-être occulté parfois certains pans du tableau. Ligne incarne le XVIIIe siècle et Sophie Deroisin saisit admirablement la grâce qui caractérise cet âge – mais elle préfère ne pas en voir toute la déconcertante férocité, la boue, la cruauté, la crasse et le sang. Or Ligne avait les deux pieds plantés dedans (Mozart aussi). Là-dessus, les historiens universitaires nous donnent une abondance de détails concrets. Mais leur image plus complète n'est pas nécessairement plus vraie. Dans sa vieillesse à Vienne, exilé volontaire de son cher Beloeil – que «l'humeur, l'horreur, l'honneur» l'empêchaient seuls de revoir –, Ligne connut la pauvreté. Des témoins de l'époque le décrivent, vieillard hirsute et sans perruque, et qui «puait fort». Il avait aussi un âne, un mouton et une chèvre qui chaque matin grimpaient sur son lit pour mendier du pain. Les deux informations, également fiables, ne sont nullement contradictoires; mais les biographies savantes n'ont retenu que la première, et Sophie Deroisin, la seconde. Il me semble qu'elle n'a pas eu tort.

Emerson disait que les livres n'ont qu'une seule fonction : inspirer. On ne saurait mieux résumer la vertu de celui-ci.

Lire un extrait

L'enfance? Mais c'est celle d'un personnage de Kafka! Un père sans entrailles et qui paraît haïr ses enfants. Si grandiose qu'il force sa femme, princesse de Salm, à accoucher en vertugadin. Elle mourut de même, peu d'années plus tard, «tant il aimait les cérémonies et l'air de dignité».

Un orphelin de cinq ans est abandonné à des gouvernantes, peut-être vicieuses, à des gouverneurs futiles ou corrompus, dans un château pas tout à fait sinistre, mais cerné d'eaux mélancoliques, rendu plus désolant encore par l'absence de mère et la dureté du maître de céans.

Rien ne mériterait mieux la psychanalyse : nous pourrions, ici, errer dans les ergastules de l'esprit, nous perdre dans des couloirs aveugles où une voix perdue appelle au secours, prendre le monde à témoin de nos solitudes, nos aboulies, nos frustrations. Et si Charles-Joseph eût écrit des poèmes caverneux, avant de se suicider à vingt ans, une cohorte de critiques et de psychiatres n'eût pas manqué une si riche occasion de gloses et d' interprétations.

Mais non : le tempérament le plus fougueux, l'élan le plus heureux, l'amour de la vie chevillé au cœur et au corps. Goethe devait dire : «L'homme le plus gai de son siècle.»

À ces mauvais traitements de l'âme, comment a-t-il résisté? Les chevaux? Les armes? Les compensations seigneuriales de l'espace, refusée à un Freud, à un Kafka, même à un Chateaubriand, aux enfances rétrécies ou impécunieuses, isolées dans un terrifiant tête-à-tête avec l'ombre monumentale du père?

Le seul tribut à la «psychologie des profondeurs» serait ce singulier fragment
: Moi, le jour, Moi, la nuit, où le psychanalyste de service, que l'on pourrait croire inutile devant cet être solaire, trouverait matière à méditation.

Ligne prend soin de noter ses rêves, ses prémonitions de la mort — et nous verrons celles qui touchent à la mort de son fils, d'une tragique beauté. (La beauté des rêves n'est sensible, d'ailleurs, que chez les écrivains).

«Je suis aussi tourmenté pendant la nuit que je le suis peu pendant le jour. J'y suis aussi inquiet que je suis tranquille dès que le soleil paraît. C'est cet astre qui anime la nature et vient consoler la mienne, la fortifier, la soutenir, lui rendre son premier état. Mes songes s'adoucissent à son approche. Les cris, les lamentations, les hurlements, les colères, les fureurs diminuent.»

«Je grimpe une montagne aussi roide qu'un mur. Puis, en haut de cela, je trouve un pont si étroit qu'à peine un chat y passerait. Un fleuve, dont les eaux font un bruit horrible, me menace;… je glisse sur une mer de glaces d'où je m'élance sur un clocher, où je demeure accroché. C'est là que mon cheval me quitte, après m'avoir laissé mort sur le carreau.

«Il est bien singulier que n'étant tourmenté d' aucune passion violente, je sois toujours dans l'état le plus violent…»

Sur ses terres, Claude Lamoral, prince de Ligne et du Saint-Empire, tient l'état d'un roi, dessine les splendides jardins à la française qui sont la première gloire de Beloeil.

«Il avait de grandes idées, dit son fils, de la noblesse dans ses manières et ses actions… Mon père ne m'aimait pas. Je ne sais pourquoi, car nous ne nous connaissions pas. Ce n'était pas la mode alors, d'être bon mari et bon père.»

Le duc de Croy, qui possédait de grandes terres aux environs de Valenciennes et passait souvent à Beloeil, en voisin, laisse un témoignage des duretés du prince Claude envers son fils… «Je crus remarquer que c'estoit qu'il détestoit d'envisager son héritier… Il paraissoit détester ses enfants et méritoit qu'ils pensassent de même.»

Et il ajoute ce jugement pénétrant sur Charles-Joseph : «Il ressentait vivement sa dure situation, étoit au-dedans pétillant d'esprit… de désir, de gloire : tout au plus grand et visoit aux héroïsmes. De sorte qu'il pouvoit dans la suite, tourner au vrai grand ou fort mal.»

L'enfant donne à lire au visiteur un parallèle entre Turenne et le Prince Eugène : «On ne peut se persuader de la vivacité, du talent, de l'étourderie qu'il y avoit là dedans!»

Auprès du jeune garçon se succèdent, en guise de précepteurs, de vagues abbés rimailleurs, un officier de hussards, un théologien, des pages, enfin, un ex-jésuite, Monsieur de La Porte, qui donna à cet écolier perdu le goût des lettres classiques et l'élévation de l'esprit. «Si je valais quelque chose, c'est à lui que je le devrais… Quinte-Curce et Charles XII me rendaient fou de gloire.» Et plus loin : «Mon caractère et ma constitution se formaient par les injures du temps et celles de mon père.»

Il faut croire que les unes et les autres furent de la plus éminente pédagogie. Il s'y ajoute la chasse et, à Bruxelles, les batailles de rues, devant l'hôtel de Ligne, avec les enfants des capons de Sainte-Gudule.

Mené la première fois à Vienne par le terrible prince Claude (qui ne tient pas de lui donner de la canne sur les épaules — à pommeau d'or guilloché, il est vrai — parce que le carrosse s'est embourbé), il est présenté à François de Lorraine, l'époux de Marie-Thérèse, et le voilà nommé chambellan à quinze ans.

«On est bête à cet âge; je ne faisais pas un dessin, n'écrivais pas une ligne, qu'il n'y eût : Charles de Ligne, Chambellan.»

C'est surtout l'évasion loin de Monsieur de La Porte qui semblait attrayante, car le précepteur ne peut le suivre, ni à l'église, ni à la cour. Et la charge de chambellan n'exclut pas nécessairement les polissonneries.

Il va bientôt s'évader tout à fait : le prince Claude, inquiet d'assurer une postérité à ce turbulent chérubin qui ne rêve que duels et combats, décide, dès 1755, de le marier.

Aussitôt pensé, aussitôt négocié. Les tractations sont menées depuis Beloeil avec une silencieuse célérité : Charles-Joseph est bientôt jeté dans un carrosse (toujours sans qu'on lui adresse la parole) et, huit jours plus tard, il se retrouve à Vienne, étourdi et consterné, l'époux de la jeune Françoise de Lichtenstein, âgée de quatorze ans. Mariage qu'il estimera «bouffon quelques semaines, et ensuite indifférent».

Les seuls mots que l'on puisse retrouver sur la princesse, c'est le témoignage ambigu du même duc de Croy : «Assez belle, mais qui tient de l'anguille sous roche.»

On ne sait trop ce que le noble duc veut entendre, mais les sarcasmes de Ligne sur la lourdeur des femmes allemandes et leur langage impropre à la galanterie, renseignent peut-être tout autant que cette partie de chasse qui succède, dès six heures du matin, à la nuit de noces, que ces banquets et ces soupers où il invite toute la Saxe et la Pologne au cours des semaines suivantes, et enfin, que les observations attristées des visiteurs de la modeste maison d'exil à Vienne, après la Révolution, où ne règnent que la négligence et le dépenaillement.

S'il est vrai que les maisons parlent, celle-ci ne parle point en faveur de la princesse. Mais pour elle : sufficit, elle est comme invisible dans la vie de cet époux trop étincelant, sans ombres et sans secrets, que toute l'Europe s'est transmise comme un divertissement.

(Extrait du Chapitre I : L'Étourdi)

Table des matières

Préface, par Simon Leys

LES JARDINS ET LES FÊTES
I L'Étourdi
II Le Soldat
III Les «Sallons» de verdure
IV Le Prince chéri

L'AMI DES ROIS
V Courir l'Europe
VI La Tente barbaresque
VII La Steppe
VIII Le Fidèle

L'AMI DE L'EUROPE
IX Rire - Pleurer
X Aimer
XI Écouter
XII Écrire
XIII Le Congrès de Vienne
XIV Le Chevalier et la Mort

ANNEXES
Testament du prince de Ligne
Les Contemporains sur Ligne
Quelques dates
Œuvres du prince de Ligne
Bibliographie